Flexitarien, pescétarien, végé du dimanche : ces régimes qui ont surtout inventé un nom pour ce qu'on faisait déjà
Il y a vingt ans, on disait simplement : « Moi, la viande, je mange pas beaucoup. » Aujourd'hui, la même personne répond : « Je suis flexitarienne. » Un mot de plus dans le dictionnaire, une étiquette de plus dans la cuisine. Mais qu'y a-t-il vraiment sous ces néologismes qui fleurissent sur les menus des restaurants et dans les conversations de dîner ? Enquête, chiffres à l'appui, sans jugement — c'est la maison qui le dit.
La carte des nouveaux mangeurs
Commençons par le terrain. Selon les enquêtes alimentaires de l'ANSES et les études de Crédoc, environ un quart des Français se déclarent aujourd'hui « flexitariens » — c'est-à-dire qu'ils réduisent leur consommation de viande sans la supprimer. Les végétariens stricts représentent autour de 2 à 3 % de la population, les végétaliens moins encore. Les pescétariens — ceux qui mangent du poisson mais pas de viande — restent une minorité discrète, souvent urbaine, souvent côtière aussi, pour des raisons évidentes de logistique culinaire.
Ce qui est intéressant, ce n'est pas tant le poids de chaque catégorie que leur flou. Demandez à dix flexitariens ce que ça signifie : vous aurez dix réponses. Pour l'un, c'est deux jours sans viande par semaine. Pour l'autre, c'est « jamais de viande rouge, du poulet de temps en temps ». Pour un troisième, c'est surtout un mot pour éviter la question gênante du « t'es végétarien ? » à la table des invités.
Le point de vue du nutritionniste
Nous avons posé la question à un nutritionniste qui suit depuis des années des patients en transition alimentaire. Son constat est nuancé : « Ces régimes hybrides sont souvent une excellente porte d'entrée. Réduire la viande transformée et augmenter les légumineuses, c'est objectivement bon pour la santé cardiovasculaire. Le problème, c'est quand le flexitarisme devient de la viande cachée : on se dit végé-friendly mais on mange en réalité plus de plats préparés industriels « végétaux », plus pauvres en fer, en B12, en protéines de qualité. »
Son conseil est d'ailleurs le même pour tout le monde, étiquette ou pas : plus de légumineuses, plus de légumes, moins de produits ultra-transformés, et attention aux carences si on supprime une catégorie entière d'aliments. Le pescétarisme, avec le poisson gras deux fois par semaine, coche plutôt de bonnes cases. Le végétarisme du week-end, lui, relève davantage de la poésie que de la physiologie — mais la poésie a aussi son rôle.
Le philosophe dans la cuisine
C'est là qu'un philosophe de l'alimentation nous a fait la remarque la plus intéressante de notre enquête : « Ces étiquettes ne décrivent pas des régimes, elles décrivent des identités. Manger n'a jamais été un acte purement nutritionnel — c'est un acte moral, social, politique. Se dire flexitarien, c'est dire quelque chose de soi à la table. C'est une façon de répondre à la question : est-ce que je mange bien ? »
Autrement dit, ces mots ont une fonction de confort moral, oui — mais ce n'est pas forcément une critique. L'humanité a toujours eu besoin de rituals et de catégories pour manger sereinement. Le carême, le vendredi sans viande, le kasher, le halal : on a toujours découpé nos assiettes selon des principes. Les nouveaux suffixes en « -arien » sont la version laïque et individualisée de ces traditions. Ils permettent de manger selon ses valeurs sans adhérer à une doctrine complète.
Ce que ça dit de notre rapport à l'assiette
Trois tendances se dessinent dans nos échanges et les témoignages recueillis :
- La personnalisation du geste alimentaire. On ne mange plus « comme tout le monde », on mange « comme soi ». Le repas devient une déclaration individuelle — logique dans un pays qui célèbre, précisément, que chacun ses goûts.
- La montée de la culpabilité et de sa gestion. Manger de la viande est devenu, pour beaucoup, un acte qu'il faut justifier. Les étiquettes servent de passeport moral : « je suis flexitarien, donc je fais ma part. »
- Le retour du plafond à verre du terroir. Paradoxalement, ces nouveaux régimes coexistent avec un engouement pour le bœuf fermier, le porc d'un élevage voisin, la truite du pisciculteur local. Beaucoup réduisent la quantité pour augmenter la qualité.
Alors, bon régime ou simple confort ?
Peut-être que la question est mal posée. Un régime n'a pas à être « le bon » pour être légitime. Ce qui compte, c'est ce qu'il y a dans l'assiette au quotidien : de la variété, du plaisir, des aliments reconnaissables, et un rapport serein à la nourriture. Si se dire pescétarien vous pousse à cuisiner du poisson frais et des légumes, tant mieux. Si se dire flexitarien vous permet de ne plus culpabiliser en mangeant un bœuf bourguignon chez votre grand-mère, tant mieux aussi.
La seule erreur serait l'inverse : l'étiquette comme excuse. Se dire végétarien du week-end tout en mangeant mal le reste du temps, ou se dire flexitarien sans jamais changer une seule habitude. Le mot n'est pas le repas.
Au fond, ces nouveaux régimes racontent une chose simple : les Français cherchent à manger mieux, à leur échelle, sans dogme. Ce n'est ni une révolution ni une trahison. C'est juste la table française qui se réinvente, une assiette à la fois. Et ça, franchement, ça a plutôt bon goût.